La tante Julia et le scribouillard de Mario Vargas Llosa

C’est un livre étrange, sans doute le plus représentatif du talent de cet auteur et très drôle. Mais le lecteur doit s’accrocher car il court le risque d’être déboussolé par l’imbrication du roman et de récits, nouvelles successives sans continuité. Avant de tenter de tailler des pistes de lecture dans ce livre diabolique, voyons le roman: Varguitas raconte son histoire à la première personne; c’est un garçon de 18 ans, vivant à Lima, au Pérou, et partageant son temps entre des études de Droit (il va de temps à autre à la fac) et un emploi de journaliste à la radio. Un jour arrive de Bolivie une jeune tante, fraîchement divorcée dont Varguitas tombe rapidement amoureux et qu’il s’entête, contre vents et marées, à vouloir épouser malgré les 15 ans qui les séparent. Cela semble être un récit bien réaliste, n’est-ce pas? En fait cette narration constitue un cadre romanesque comme vous le constaterez si vous me suivez dans les récits multiples. D’accord? Alors bouclez votre ceinture!

Certes Varguitas raconte son histoire mais il y a deux autres narrateurs: le scribouillard et un narrateur supérieur, peut-être omniscient. Mais qui est le scribouillard ? Est-ce Camacho, ce roi des feuilletons radiophoniques qu’on est allé débaucher à La Paz afin qu’il enchante ménagères, retraités et autres fans péruviens? Il est sans doute l’auteur des récits qui se succèdent dans lesquels on distingue une progression: le rire s’amplifie et le texte finit par rire de tout. Le scribouillard est-il Varguitas, lui qui rêve de devenir écrivain et tente d’écrire des nouvelles? Autre mystère: qui parle dans le chapitre deux ? Il semble sans narrateur. Pourtant il nous présente le docteur Alberto de Quinteros, directeur d’une maternité, qui, à la salle de gym qu’il fréquente, rencontre son neveu Richard, « le beau gosse du quartier », le roi de la planche hawaïenne qui ne semble pas dans son assiette. Ils doivent se retrouver au mariage d’Elianita, la sœur de Richard qui, contre toute attente, se marie avec Antunez le Rouquin, un garçon un peu niais alors que parmi ses admirateurs  » il y avait les meilleurs partis de Lima ». Mais voilà qu’au beau milieu de la réception Elianita s’évanouit. En tant que médecin, Alberto de Quinteros se porte au chevet de sa  nièce et a tôt fait de découvrir qu’elle est enceinte. Il en avise le Rouquin et prend soudain conscience, à voir l’air éberlué du marié, qu’il a fait une énorme gaffe.  » C’était maintenant bien clair pourquoi une fille aussi belle avait décidé d’épouser au plus vite un idiot et pourquoi le roi de la planche hawaïenne(…) nul ne lui avait jamais connu de petite amie et pourquoi il avait toujours rempli, sans protester, avec un zèle si louable, les fonctions de chaperon de sa petite sœur ». A voir le portrait de la psychiatre tournée en ridicule et celui du prêtre totalement loufoque, on se demande si le burlesque n’est pas utilisé comme instrument de règlements de compte avec une partie de la société.  L’histoire de Lucho Abril Maroquin est tragique: jeune visiteur médical, il est victime, ainsi qu’une petite fille et un policier, d’un grave accident de la route; la fillette et le policier sont tués, lui s’en sort après un an de soins; comme il conserve des séquelles psychiques, il va voir une psy d’un genre tout à fait novateur: pour soigner son esprit, elle veut savoir comment vont son estomac et son transit intestinal. Ensuite, elle ne croit pas à un accident: il a voulu tuer cette enfant, il a voulu se faire écraser par un camion et il est possible qu’il ait aussi tué l’agent de police. Pour le guérir, elle lui enjoint de persécuter des enfants: rendez-vous aux pages qui décrivent par le menu ces persécutions, elles sont horribles mais l’humour noir se révèle efficace et on rit. On rit aussi aux exploits de ce prêtre qui veut lutter contre Satan avec des armes plus viriles que la prière et le sacrifice: il utilise le coup de poing, le coup de tête et, si les circonstances l’exigent, le couteau et les armes à feu. Même un tremblement de terre très meurtrier est présenté avec humour. Ces récits sont ceux de Camacho car ils se terminent tous par une série de questions destinées à entretenir le suspense comme s’il devait y avoir une suite.

 Mais ces récits, très clairs au début, progressent vers un embrouillamini de plus en plus obscur, comme si le narrateur perdait les pédales et la tête ou comme si quelqu’un nous menait en bateau.
Pour ce qui est de Varguitas, tout est clair: bien qu’il ne soit pas majeur ( à supposer que Varguitas soit l’auteur, il a eu 18 ans en 1954), il épouse la tante Julia au nez et à la barbe de tous! Et ça, c’est la réalité, voyez la dédicace… Comme vous le constatez, la narration de Varguitas englobe tous les autres récits et engendre une question: où est la frontière entre fiction et réel ?

 

 

 

 

 

 

 

 

onse à “La tante Julia et le scribouillard de Mario Vargas Llosa”

  1. Bravo Janny! Je lis avec beaucoup d’intérêt tous tes résumés de livres et ça me donne bien sûr envie d’aller plus loin . Je suis en admiration devant tes analyses très fouillées de tous ces romans et je ne manquerai pas d’aller y puiser quand je serai en manque d’inspiration pour une nouvelle lecture…..

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