La mémoire des embruns

Karen Viggers

Si « l’Antarctique possède un charme auquel on succombe pour la vie », j’ai, quant à moi, apprécié dans ce roman sa puissance d’évocation de régions lointaines comme les îles australiennes, de leur faune, de leurs paysages. Puissance qui rend également sensibles l’air cristallin, le froid intense de l’Antarctique, la magie de ses aurores australes, l’éblouissement provoqué par les éclats du soleil sur la glace ou les icebergs sculptés par le vent.
Mais ce livre est un roman et, dans cette atmosphère se déroule une intrigue.

Mary est âgée, sa santé décline, elle souhaite mourir sur l’île Bruny, au large de la Tasmanie, où elle a passé une grande partie de sa vie avec son mari Jack, désormais disparu. Elle voudrait revoir tous les endroits de l’île où elle a été heureuse et en particulier le phare dont son mari était le gardien.
Ses enfants s’opposent à un tel dessein, compte-tenu de son état et de l’isolement de l’île mais elle tient bon, persuadée qu’elle a le droit de choisir la façon de quitter ce monde ; sauf Tom, le plus jeune et aussi Jacinta, sa petite-fille qui comprennent ses motivations et son droit à une fin de vie digne.
Deux voix se partagent le récit : un narrateur omniscient conte la vie de Mary par le biais de flash-back la ramenant dans le passé et Tom racontant sa propre histoire.
Mary se fait transporter en divers endroits de l’île par Léon, le jeune garde forestier qui a la charge de la surveiller et de prendre soin d’elle ; malgré des débuts difficiles et bien que de générations différentes, ils parviendront à tisser entre eux un lien d’amitié. Mary désire retrouver ces lieux car elle espère se faire pardonner ses erreurs par le souvenir ou le fantôme de Jack ; car Mary a un lourd secret que le lecteur connaîtra dans les dernières pages.

Tom, quant à lui, a été un enfant solitaire, il a toujours beaucoup aimé observer les oiseaux : le grand aigle de Tasmanie à la crinière blonde, les mérions, les puffins fuligineux dont les habitants, autrefois, mangeaient les poussins. C’est lui, qui, le plus souvent prend en charge la description de cette faune australe.( Karen Viggers est vétérinaire, spécialiste de la faune sauvage).
Tom est devenu mécanicien diéséliste et il a épousé Debbie. Pour gagner plus d’argent afin de rembourser ses emprunts, il a accepté, avec l’accord de son épouse, un contrat d’un an en Antarctique. Son récit nous fait partager la vie de ceux qui hivernent au pôle sud et rencontrer les manchots qu’ils soient Adélie ou Empereur. Mais malheureusement pour lui, Debbie n’a pas supporté la solitude, et, à son retour, Tom ne peut que constater la ruine de son mariage.
Cet homme sensible est dévasté par une double douleur : celle d’avoir perdu une épouse aimée et celle d’avoir été envoûté par l’Antarctique, comme nombre de ceux qui en ont fait l’expérience car « l’Antarctique garde pour toujours une part de vous-même. Vous n’en revenez jamais entier(…)
Vous ne guérirez pas avant des années ».