Kamel Daoud et Rachid Boudjedra

Rachid Boudjedra est né en 1941 à Aïn Beïda, en Algérie.

Son premier roman « La répudiation », publié chez Denoël en 1969 lui a assuré un succès qui ne s’est pas démenti par la suite. C’est un écrivain prolifique : de « La répudiation » à « La dépossession », une trentaine d’œuvres jalonnent son parcours.

Kamel Daoud est né en 1970 à Mostaganem en Algérie. Journaliste à Oran, il a publié en 2014, chez Actes Sud, un roman fort remarqué intitulé « Meursault, contre-enquête » qui a obtenu le prix Goncourt du premier roman.

J’ai été surprise de constater les critiques virulentes adressées à Kamel Daoud par Rachid Boudjedra. Il m’a semblé qu’ils ne sont pas si éloignés l’un de l’autre et qu’on peut établir quelques parallèles entre les thèmes développés par ces écrivains.

Intéressons-nous d’abord à « Meursault, contre-enquête :

Ce roman est proche de « L’étranger »  et de « La chute » d’Albert Camus , à tel point que pour comprendre le texte de Daoud , il faut commencer par relire « L’étranger » ; on constate alors que « Meursault, contre-enquête » est un décalque du texte de Camus avec, certes, un petit avertissement au lecteur et des guillemets pour les phrases prises chez Camus mais aussi des reprises sans guillemets . Décalque de Camus au niveau des situations également : Meursault, en prison, refuse d’entendre l’aumônier ; il devient chez Daoud l’imam rejeté par Haroun ; Meursault tue un Arabe sans véritable raison, Haroun va tuer un Français .Camus dit « l’Arabe «   et Daoud «  le roumi » pour désigner le Français. Mais le parallèle peut s’inverser : le «  Aujourd’hui, Maman est morte » de Camus devient «  Aujourd’hui, M’ma est encore vivante » de Daoud. On pourrait multiplier ce genre d’exemples.

A dire vrai  plutôt qu’une contre-enquête c’est plutôt une enquête contre :

– Contre Camus d’abord car dans le livre de Daoud le meurtrier français est clairement identifié : c’est l’auteur de ce récit puisqu’il lui donne le prénom d’Albert : Daoud le nomme «  Albert Meursault « ; cette confusion voulue entre l’auteur et son personnage est constante ; la culpabilité de Meursault devient donc celle de Camus.
– Contre la religion islamique, largement critiquée et violemment rejetée.
– Contre la colonisation bien sûr et l’histoire nationale que constitue la guerre d’indépendance devenues des mythes nourrissant les sentiments anti-français des jeunes générations.
– Contre l’Algérie et son peuple, coincés depuis 1962 entre la mosquée et l’ennui à cause du parti unique qui les gouverne depuis si longtemps.

Ceci dit, je trouve très intéressant de raconter la même histoire que Camus, mais d’un autre point de vue, celui de Haroun, frère de Moussa , l’Arabe anonyme de « L’étranger » . Daoud écrit, et fort bien,  dans les blancs laissés par Camus, c’est l’autre face du texte de l’écrivain français : l’Endroit et l’Envers en quelque sorte . Daoud n’a pas eu peur de s’approprier le grand texte de son aîné, et il a le courage de ses opinions. Soulignons que son roman a d’abord été publié en Algérie avant de l’être en France.

Mais revenons à Boudjedra : qu’a-t-il fait depuis « La répudiation » (1969), roman publié en France comme tous les suivants, jusque et y compris « La Macération »(1981), sinon pulvériser tous les tabous et condamner avec la plus grande liberté de ton les injustices et les manques d’ouverture des sociétés maghrébines, à tel point que ses livres furent publiés chez Denoël parce qu’en Algérie ils ne pouvaient pas l’être et qu’au moment de la parution de son premier roman il fut obligé de quitter son pays ?

Boudjedra n’a pas pensé à utiliser Camus dans son œuvre. Mais il s’est servi d’autres auteurs, tel Claude Simon ; relisez « Histoire », « Le Palace », «  La bataille de Pharsale » (de Simon) et « La Macération »et vous verrez le nombre d’emprunts faits à Simon sans le moindre guillemet, la moindre note.

Je ne reproche nullement à ces auteurs ce qu’on peut qualifier d’intertextualité ; le détournement d’œuvres étrangères joue pour eux le rôle d’embrayeur textuel, (l’équivalent actuel de cette bonne vieille inspiration) ; par ailleurs, c’est aussi un exercice d’admiration pour la littérature française. Ce détournement ne nuit pas aux textes repris, il incite plutôt à revenir à l’œuvre matrice réactualisée par de nouvelles lectures. Enfin, dynamiter la langue pour en faire éclore de nouvelles possibilités est depuis longtemps un moyen utilisé par nombre d’auteurs, romanciers et (ou) poètes.

Tout cela pour dire que je ne comprends pas que R.Boudjedra soit tellement remonté contre  son jeune compatriote : il me semble que K.Daoud partage beaucoup de ses opinions dans les domaines social et religieux et que leurs techniques d’écriture ont des points communs .Ils rendent tous deux hommage à la littérature et à la langue françaises. Qu’ils soient reconnus pour ce travail, Daoud poursuivant celui de Boudjedra, Daoud, héritier de Boudjedra et de quelques autres grands auteurs tels A.Khatibi, Y.Kateb.