Gustave Flaubert – George Sand – Correspondance.

Avant leur relation épistolaire, tout semble les séparer : ainsi dans une première version de « L’éducation sentimentale », Flaubert avait écrit : « Je ne m’adresse pas ici aux écoliers de quatrième ni aux couturières qui lisent George Sand mais aux gens d’esprit. »
Et dans une lettre à Louise Collet en 1852, il disait : « Dans George Sand on sent les fleurs blanches, cela suinte et l’idée coule entre les mots comme entre des cuisses sans muscles ».

Mais Sand ayant écrit un article défendant « Madame Bovary » lors du procès fait à Flaubert, ce dernier lui envoie un exemplaire de Salammbô qui vient de paraître, en manière de remerciement et c’est ainsi que commence une relation épistolaire qui durera jusqu’à la mort de Sand en 1876.

En 1863 elle a 59 ans et Flaubert 42. Pendant une partie de l’année, elle vit à Nohant (Indre) avec son fils Maurice, sa bru Lina et leur fillette, mais elle a une autre résidence à Palaiseau, du moins au début de leur correspondance et elle va souvent à Paris voir son éditeur Lévy ou suivre les répétitions de ses pièces de théâtre. Elle écrit beaucoup : un roman par an en moyenne, par goût car elle a toujours une histoire qui lui trotte par la tête et par nécessité : c’est son moyen de subsistance et ce qui lui assure son indépendance. La maison de Nohant lui vient de sa grand-mère.

Flaubert vit à Croisset (Seine maritime) avec sa mère. Sa sœur Caroline étant décédée prématurément, il s’occupe de sa nièce. Il a un appartement boulevard du Temple et sa vie se partage entre Croisset où il écrit et Paris. Il ne se mariera jamais et Louise Collet est l’unique liaison qu’on lui ait connue.
George bouge beaucoup : ainsi en 1866 elle parcourt la Bretagne pendant douze jours en famille et la description qu’elle fait des Bretons est tout sauf valorisante :
« Eh bien, c’est laid, ces hommes du passé avec leurs culottes de toile, leurs longs cheveux, leurs vestes à poches sous les bras, leur air abruti, moitié pochard, moitié dévot ».
En dehors de l’écriture sa passion est la botanique et elle sort fréquemment pour herboriser. Elle lui dit en 1867 : «  Tu n’as pas comme moi un pied qui remue ».
Il lui arrive de passer l’hiver dans le Midi tandis que lui : « Et toi, mon bénédictin, tu es tout seul dans ta ravissante chartreuse, travaillant et ne sortant jamais ? »
Il admet qu’il a un régime « hors des règles de l’hygiène et ce n’est pas d’hier », même si, en janvier 67 il est pris d’un « prurit de locomotion ». Le plus souvent « Je passe des semaines entières sans échanger un mot avec un être humain ».
Elle se baigne souvent l’été dans une petite rivière mais lui ne mentionne qu’une fois un bain dans la Seine un jour de très forte chaleur. Il travaille tout le jour et quelquefois une partie de la nuit, en robe de chambre et pantoufles ; il ne s’habille que s’il a des visites.
Bien qu’il travaille sans discontinuer, il souffre parfois de solitude, surtout après le décès de sa mère et il envie Maurice, la vie familiale qu’il s’est bâtie aussi George écrit-elle :« Il t’a manqué d’avoir des enfants. C’est la punition de ceux qui veulent être trop indépendants. »

Mais s’ils vivent de manière très différente, ils sont souvent assez proches dans le jugement qu’ils portent sur la société.
Flaubert est très critique : « On est idiot de peur, dit-il, peur de la Prusse, peur des grèves (…) peur de tout. Il faut remonter jusques 1849 pour trouver un pareil crétinisme » (on est en 1867).
Elle tente une explication : il s’agit peut-être «  du résultat du bien-être et la civilisation va-t-elle nous pousser à cet égoïsme maladif et lâche ? »
Lui ne supporte pas les Bourgeois «  La bêtise et l’injustice me font rugir » mais il est vrai qu’il est un perpétuel indigné.
Elle aussi, à propos de bohémiens dont elle narre la rencontre, condamne une morale bourgeoise qui veut que «  celui qui ne fait pas comme tout le monde ne peut faire que le mal ».
Ils sont d’accord pour condamner Thiers qui avait prononcé devant le corps législatif un discours très applaudi par lequel il se prononçait contre l’unité italienne.
Flaubert écrit : « Peut-on voir plus triomphant imbécile, un croûtard plus abject, un plus étroniforme bourgeois ! Non ! Rien ne peut donner l’idée du vomissement que m’inspire ce vieux melon diplomatique, arrondissant sa bêtise sur le fumier de la bourgeoisie ! »
Sand renchérit en traitant Thiers de «  goujat politique » et elle  apprécie le néologisme de son correspondant puisqu’elle répond : « étroniforme est le mot sublime qui classe cette espèce de végétaux merdoïdes ».
Christianisme et révolution semblent aller de pair pour Flaubert : «  Tout ce que je trouve de christianisme dans les révolutionnaires m’épouvante » mais elle prend la défense des « patriotes ». On est en 1868 et Sand paraît s’être éloignée de la religion : « Non, je ne suis pas catholique »  assure-t-elle, et lui dans une autre lettre : « Nous sommes pourris de catholicisme. La doctrine de la grâce nous a si bien pénétrés que le sens de la justice a disparu ».
Flaubert est contre le suffrage universel : « Le respect, le fétichisme qu’on a pour le  suffrage universel me révoltent plus que l’infaillibilité du pape ». Il est partisan d’une oligarchie :  « Croyez-vous que si la France, au lieu d’être gouvernée en somme par la foule, était au pouvoir des Mandarins, nous en serions là ? » Ou encore : « Je hais la démocratie. .La Commune réhabilite les assassins ».
On ne sait pas ce qu’elle répond à cela mais deux mois plus tard elle se demande :« Quel sera le contrecoup de cette infâme commune ?…Moi qui ai tant de patience en mon espèce et qui ai si longtemps vu en beau, je ne vois plus que ténèbres… »
Flaubert est donc élitiste, il ne croit pas en l’égalité : « Tout le rêve de la démocratie est d’élever le prolétaire au niveau de la bêtise du bourgeois. »
Elle répond alors par un discours général et humaniste : « Les maîtres sont pourvus, riches et satisfaits. Les imbéciles manquent de tout ; je les plains. Aimer et plaindre ne se séparent pas. Et voilà le mécanisme peu compliqué de ma pensée. » On sent bien qu’elle ne partage pas le mépris de Flaubert pour la plèbe ni son élitisme elle qui, dans sa jeunesse a été proche des saint-simoniens qui prônaient le partage des biens et l’égalité de tous.

Mais c’est sans doute dans le domaine de l’écriture et dans leur conception du roman qu’ils s’avèrent les plus différents l’un de l’autre.
Tout d’abord, il n’écrit pas facilement ; il lui confie par exemple :
« Vous ne savez pas, vous, ce que c’est que de rester toute une journée la tête dans ses deux mains à pressurer sa malheureuse tête pour trouver un mot. L’idée coule chez vous largement, incessamment, comme un fleuve. Chez moi, c’est un mince filet d’eau, il me faut de grands travaux d’art pour obtenir une cascade. Ah ! Je les aurai connues les Affres du style ! Bref, je passe ma vie à me ronger le cœur et la cervelle. »
Sand est très loin de cette inquiétude : « Ce que vous faites paraît si facile, si abondant, c’est un trop-plein perpétuel. Je ne comprends rien à votre angoisse. »
A propos de création littéraire, ils ne sont pas davantage d’accord ; ainsi, il affirme :
« Je trouve qu’un romancier n’a pas le droit d’exprimer son opinion sur quoi que ce soit ».
A quoi elle répond dans la lettre suivante : « Ne pas se donner tout entier dans son œuvre me paraît aussi impossible que de pleurer avec autre chose que ses yeux et de penser avec autre chose que son cerveau. »
Il explicite ensuite sa pensée : « J’ai voulu dire : ne pas mettre sa personnalité en scène. Le grand art est scientifique et impersonnel. Il faut… se transporter dans les personnages et non les attirer à soi. »
A cette époque, il écrit « L’éducation sentimentale » et il a beaucoup de mal :
« Quel pensum ! Et quelle diable d’idée d’avoir été chercher un sujet pareil ! Vous devriez bien me donner une recette pour aller plus vite. » Et un peu plus tard cette remarque : « Le roman ne marche pas du tout. » Ses difficultés tiennent à « la liaison des idées » et « creuser la bêtise humaine » lui paraît épuisant.
Mais ils s’entre-aident : il lui demande un mot pour remplacer « libellule » et elle propose« alcyon » mais cela ne le satisfait pas.
C’est un gros travailleur, il ne s’arrête pas et c’est pour cela qu’il remet sans cesse son voyage à Nohant malgré les invitations pressantes de George.
Elle se révèle très perspicace à son égard : « moi, je ne sais pas soigner et polir et j’aime trop la vie(…) pour être jamais un littérateur » ; quant à lui : «  il se pourrait bien que l’art fût ta seule passion ». L’écriture, pour lui, est à la fois un plaisir et un supplice. Elle est consciente qu’ils sont « les deux travailleurs les plus différents qui existent ». Elle se voit comme un vieux troubadour « qui chante de temps en temps sa petite romance à la lune, sans grand souci de bien ou mal chanter pourvu qu’il dise le motif qui lui trotte par la tête ».
En juin 1869, il publie « L’éducation sentimentale » et commence à travailler sur « La tentation de Saint Antoine ». Sand apprécie le roman qui pourtant n’obtient pas que de bonnes critiques : « On me traite de crétin et de canaille » se plaint-il «  bref, je recueille jusqu’à présent très peu de lauriers ». Zola, pourtant en fait une excellente critique dans La Tribune. George, à son tour, publie un long article pour défendre le roman mais dans le privé de la correspondance elle lui conseille de faire des concessions au goût du public, ce à quoi il répond : « A quoi bon faire des concessions ? Je suis bien résolu, au contraire, à écrire désormais pour mon agrément personnel et sans nulle contrainte. »
Il a souvent dit qu’il n’écrivait que pour dix à douze personnes et pour l’avenir « car j’écris non pour le lecteur d’aujourd’hui mais pour tous les lecteurs qui pourront se présenter, tant que la langue vivra. Ma marchandise ne peut être consommée maintenant car elle n’est pas faite exclusivement pour mes contemporains. »
Elle, au contraire, se targue d’écrire « pour les ignorants », ce qui n’empêche pas Flaubert d’apprécier les romans de son amie. Il semble passionné par ses lectures, même s’il émet des doutes quant à la vraisemblance de certains récits.
Malgré tout leurs conceptions du roman demeurent très éloignées l’une de l’autre :
Elle lui reproche de privilégier la forme au détriment du fond, ce à quoi il répond en réaffirmant son esthétique : «  C’est bien écrire qui est mon but, je ne le cache pas. »
Il analyse parfaitement les romans de Sand, sentimentaux et idéalistes, tandis que les siens sont réalistes. C’est sans doute pour cela que Flaubert est considéré comme le père du roman moderne.

Mais même s’ils divergent profondément, ils correspondent durant treize ans, dans la plus grande liberté, la plus totale confiance ; elle lui avoue en 1871 : « Tu es le seul avec qui j’aie pu échanger des idées autres que celles du métier. » Tantôt elle le tutoie, tantôt elle le vouvoie tandis que lui l’appellera toujours « Cher maître ». Ils se portent une amitié, une affection qui se développeront avec les années. Ils s’encouragent, se remontent le moral. Il lui signale les auteurs qu’il apprécie : Zola, Daudet.
Ils se voient aussi : à Paris où ils vont souvent l’un et l’autre pour des recherches documentaires, leurs publications, les pièces de théâtre de Sand ; mais elle se rendra aussi à Croisset et lui ira au moins deux fois à Nohant.
Il s’inquiète pour sa santé : « Vous savez bien que vous n’avez pas dit ce que vous aviez comme maladie ? Quoi ? Qu’est-ce ? Est-ce grave ? Allez-vous passer l’hiver dans le midi ? Pas trop longtemps, hein ? Ce serait ennuyeux si on ne se voyait pas bientôt. Je serai à Paris dans un mois, et vous ? »
Elle aussi se tourmente quand il ne répond pas : «  Cher vieux, je suis inquiète de n’avoir pas de tes nouvelles depuis cette indisposition dont tu me parlais. Es-tu guéri ? »
Quand elle écrit un article pour soutenir « L’éducation sentimentale », il  lui dit :
« Cher maître, bon comme du bon pain, comment vous remercier ? J’éprouve le besoin de vous dire des tendresses. J’en ai tant dans le cœur qu’il ne m’en vient pas une au bout des doigts. Quelle bonne femme vous faites et quel brave homme ! »
Et elle parlant du même roman : « On continue à abîmer ton livre, ça ne l’empêche pas d’être un beau et bon livre. Justice se fera plus tard, justice se fait toujours. Il n’est pas arrivé à son heure apparemment ; ou plutôt il y est trop arrivé. Il a trop constaté le désarroi qui règne dans les esprits. Il a froissé la plaie vive. On s’y est trop reconnu. Tout le monde t’adore ici… »
Le ton employé montre l’affection qui les unit : « Comment vas-tu mon pauvre enfant ?Je suis contente d’être ici, parmi mes amours de famille, mais je suis triste tout de même de t’avoir laissé chagrin, malade et contrarié. Donne-moi de tes nouvelles, un mot du moins, et sache bien quenous nous tourmentons tous de tes ennuis et souffrances. »
Et en avril 1871 : «  Tu ne dis pas comment tu as retrouvé ton charmant nid de Croisset. Les Prussiens l’ont occupé : l’ont-ils brisé, sali, volé ? Tes livres, tes bibelots, as-tu retrouvé tout cela ? Ont-ils respecté ton nom, ton atelier de travail ?’…)
Dis-moi si le tulipier n’a pas gelé cet hiver et si les pivoines sont belles… »
Et lui : « Comment ? Est-ce que vous ne viendrez pas d’ici au mois d’avril ? Quand se verra-t-on ? Ah ! Comme j’ai eu besoin de vous, tous ces temps-ci, cher Maître!  Comme vous m’avez manqué ! » Il a même le sentiment qu’il subit son influence littéraire :
« Vous verrez, par mon «  Histoire d’un cœur simple » où vous reconnaîtrez votre influence immédiate, que je ne suis pas si entêté que vous croyez. Je crois que la tendance morale ou plutôt le dessous humain de cette petite œuvre vous sera agréable ».

 

 

 

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